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  • Florent Vandepitte

Gilets jaunes, Non, la montagne n’a pas accouché d’une souris…

Les gilets jaunes tentent un retour en ce mois de septembre 2020. Comme beaucoup de Français, vous éprouvez sans doute de la lassitude à la vue de ces manifestations régulières qui réunissent à peine quelques milliers de personnes dans quelques villes de France. Vous en avez même sans doute assez de l’attention portée par les médias envers cette mobilisation qui n’en finit plus. Les sondages d’opinion en témoignent ; seuls 10 % des Français interrogés soutiennent encore les gilets jaunes.


Jean-Marie Bigard, symbole de cette perte de sens du mouvement, s’est discrédité en cherchant à le récupérer, comme d’autres avant lui.

Ce mouvement débuté le 17 novembre 2018 a-t-il pourtant été si inutile et si vain que l’on entend parfois ? Je ne le crois pas. Non seulement, il a permis de poser la question du contrat social dans une société inégalitaire. Mais plus encore, il a relancé les interrogations autour des limites de la démocratie représentative dans laquelle nous vivons. Régime imaginé à Athènes au Ve siècle avant J.-C., la démocratie n’avait fonctionné que pendant deux siècles, avant de sombrer dans les abîmes de l’histoire, pendant plus de 2000 ans. Pourtant, elle semble aujourd’hui considérée comme un modèle indépassable, malgré ses limites.


Les gilets jaunes ont en effet eu le mérite de relancer le débat autour de la représentativité et de la participation effective des citoyens dans notre pays. Non, l’exercice démocratique ne peut se résumer au vote et réduire au silence les minorités ou ceux qui ont – librement et en conscience – choisi de ne pas y prendre part. Et si c’était à la démocratie de s’adapter et non aux électeurs de se soumettre à l’implacable loi des urnes ? Parmi les propositions avancées dans le débat public ces dernières années, figurent notamment le scrutin par jugement majoritaire. Si cette idée a été imaginée par Michel Balinski et Rida Lakari dans un livre paru en 2011, elle a largement profité du mouvement des gilets jaunes pour sortir d’un relatif anonymat.


Contrairement aux scrutins classiques, le vote par jugement majoritaire ne consiste pas simplement à placer un bulletin dans l’urne afin de dégager une majorité. Il s’agit en effet de se prononcer sur chacun des candidats en lice en lui attribuant une note par exemple, afin de déterminer un jugement médian. Dans ce mode de scrutin, la victoire revient alors au candidat le plus apprécié relativement par les électeurs et non à celui qui emporte la majorité, quitte à cliver ou à diviser et à compter sur le vote stratégique pour se faire élire.

Ainsi, remettre en cause la légitimité de l’élection d’Emmanuel Macron n’est pas tenable d’un point de vue mathématique. Prétendre qu’il n’a été élu que par 24,01 % des Français peut même sembler fallacieux. Cependant, le second tour joué face à la candidate de l’extrême droite puis les deux autres tours de scrutin organisés dans la foulée que sont les élections législatives ont confié les clés du pouvoir un candidat qui n’était parvenu à séduire sur son nom qu’une minorité des électeurs. Un scrutin par jugement majoritaire aurait sans doute donné le même résultat final. L’écart aurait peut-être été cependant moins conséquent avec le candidat de la droite. Mais la légitimité du Président n’aurait pas été la même…


Les gilets jaunes n’ont sans doute pas résolu tous les problèmes de notre société mais ils ont permis d’y jeter une lumière crue, parfois violente. Emmanuel Macron ne paye ainsi peut-être pas tant les inconséquences de ses prédécesseurs, comme on aime à le penser, mais un manque de légitimité autorisée par l’instauration du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral. Cette mesure, imaginée il y a 20 ans, permet l’organisation des élections législatives après les élections présidentielles, dans le but de donner une relative stabilité à la majorité présidentielle sortie des urnes. Cependant, elle entrave sa légitimité et donc le libre exercice de son pouvoir. Le mouvement des gilets jaunes aura au moins permis de se poser la question du fonctionnement de la démocratie française d’aujourd’hui et même de faire émerger des idées nouvelles qui ne manqueront pas de ressurgir dans le débat public au cours des prochaines années.


Cette brève réflexion s'inscrit dans le prolongement du Petit livre des gilets jaunes, publié aux éditions First en mai 2019, et fait suite à la remarque d'un très bon ami qui considérait les autres articles de ce site comme "légers".

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